Yasmina Khadra

 

Yasmina Khadra, révèle dans un entretien au Monde des Livres que sous cette identité féminine se cache un homme. Dans L'écrivain, paru en 2001, le mystère est entièrement dissipé. Yasmina Khadra s'appelle de son vrai nom Mohamed Moulessehoul. Il a déjà publié sous ce nom des nouvelles et des romans en Algérie. Officier dans l'armée algérienne, il a participé à la guerre contre le terrorisme. Il a quitté l'institution en 2000, avec le grade de Commandant, pour se consacrer à sa vocation, l’écriture. Il choisit de le faire en français. Morituri le révèle au grand public. Aujourd'hui écrivain internationalement connu, Yasmina Khadra est traduit en 14 langues.

 

• 10 janvier 1955 : naissance à Kenadsa (Sahara algérien) d'un père infirmier et d'une mère nomade.

 

• 1956 : son père rejoint les rangs de l'ALN. Blessé en 1958. Devient officier de l'ALN en 1959

 

• Septembre 1964 : à l’âge de 9 ans, son père le confie à une école militaire (Ecole Nationale des Cadets de la Révolution), pour faire de lui un officier

 

• 1973 : il termine son premier recueil de nouvelles Houria qui paraîtra 11 ans plus tard

 

• Septembre 1975 il entre à l'Académie Militaire Inter-armes de Cherchell, qu’il quitte en 1978 avec le grade de sous-lieutenant. Il rejoint les unités de combat sur le front ouest

 

• Septembre 2000 : après 36 ans de vie militaire, il quitte l'Armée pour se consacrer à la littérature (il part à la retraite avec le grade de commandant)

 

• En 2001, après un court séjour au Mexique, avec sa femme et ses 3 enfants, il s'installer en France, à Aix-en-Provence, où il réside encore.

 

Ces éléments de biographie se retrouvent dans deux des ouvrages de Yasmina Khadra : L'écrivain (où il évoque son séjour à l'Ecole Nationale des Cadets et l'éveil de sa vocation d'écrivain) et L'imposture des mots, davantage consacré à une justification de sa démarche et de son oeuvre, après la révélation de la véritable identité de Yasmina Khadra.

 

 

Histoire d'un pseudonyme

 

Yasmina Khadra, de son vrai nom Mohammed Moulessehoul est né en 1955 dans le Sahara algérien.

 

Les raisons qui ont poussé l’officier à camoufler son identité sont assez manifestes : d'une part, “entrer en clandestinité” comme il le dit dans une de ses interviews (propos étonnant dans la bouche d'un militaire, quand on y songe !) lui permettra pour le moins d'en finir avec une sorte d'autocensure qu'il perçoit dans ses premiers écrits. Il se doit donc de rompre ave le cadre rigide de la vie militaire. Rupture et non reniement, Yasmina Khadra y insistera chaque fois qu'il le pourra. D'autre part, un peu d'ombre ne peut être que propice à la création romanesque quand l'écriture prend pour champs l'intolérable et l'intolérance.

 

La décision prise, Khadra se trouve devant le problème de l'enfant de Gary. Quel pseudonyme alors ? Yasmina Khadra donnera avec une sorte de ferveur les raisons et les circonstances de son choix : l'amour et le respect qu'il voue à l'épouse à laquelle il a donné son nom, et qui lui offre, en retour, ses deux prénoms, comme pour un nouvel échange de nouvelles alliances.

 

Prendre un prénom féminin, c'est, pour Mohamed Moulessehoul, exprimer son admiration profonde pour les femmes algériennes, leur courage, et l'espoir qu'elles entretiennent, comme on entretient une flamme, dans un pays désespéré, qui a peut-être sous les yeux, et à portée de main, de purs et hauts repères qu'il ne voit pas.

 

Mais le choix de ces prénoms féminins porte en germe un malentendu que Yasmina Khadra ne pressentait apparemment pas. Comment un guerrier, un officier de l'armée algérienne peut-il prendre une identité féminine !

On murmure, en France et ailleurs, tant de choses sur le rôle joué par l’armée, dans laquelle il a servi, dans de sordides massacres !

 

Yasmina Khadra, interrogé, rejette avec hauteur l'idée que cette rumeur-là puisse seulement le toucher. On insiste, on le somme presque de se justifier. Pour éclairer une situation qui devient confuse par la force terrible de quelques sous-entendus, d'insinuations plus ou moins ouvertes, il écrira L'imposture des mots qui complète, de manière plus polémique, ce que révélait déjà L'écrivain, la passion pour l'écriture, l'itinéraire dans la littérature de Mohamed Moulessehoul.

 

 

Le choix d’une langue

 

A la question : “pourquoi écrire en français ?” Yasmina Khadra répond : “Je n'ai pas choisi. Je voulais écrire. En russe, en chinois, en arabe. Mais écrire! Au départ, j'écrivais en arabe. Mon prof d'arabe m'a bafoué, alors que mon prof de français m'a encouragé.”

 

Boutade ? On peut le penser. Une langue est choisie pour devenir l'outil d'une exigence : écrire. Le plus souvent, c'est la langue natale qui devient cet outil. Mais on compte nombre d'exceptions. Et ainsi l'Algérien Mohamed Moulessehoul, après avoir écrit en arabe, devient Yasmina Khadra, écrivain de langue française.

 

Le français fut hier la langue du colonisateur. Alors que fallait-il, que faut-il, en faire de cette langue, s'en emparer ou l'oublier ? En Algérie le fiévreux débat est-il en voie de s'apaiser ? Il nous est difficile de l'affirmer. Mais nous laisserons le débat en l'état. Nous ferons néanmoins une observation : écrire est un projet que l'on conduit toujours un peu seul.

 

Notre interrogation est, pour l'heure, bien différente. Peut-on imaginer que l'écriture de Yasmina Khadra soit, de quelque façon, influencée par la présence en lui de deux langues toujours accessibles : l'arabe et le français ?

 

 

La langue de Khadra (les extraits cités viennent de L’écrivain)

 

Métaphores et images :

Il y a quelque chose de surprenant dans le style de Khadra, de parfois presque troublant. C'est l'usage de certains mots, assez souvent des verbes ou des adjectifs, auxquels l'auteur donne un sens métaphorique qui crée une sorte d'écart sémantique, un brouillage, dont la mise au point, possible grâce au contexte, laisse une part définitive à la dérive du sens, conférant à la phrase, puis au texte, une musicalité particulière.

A la page 70 on trouve ainsi : “Elle rougissait dès que son regard craintif trébuchait contre le mien” ; l'usage métaphorique du verbe “trébucher”, exclut le mot du champ de son acception courante, et donne au propos un aspect insolite et frappant. Il en est de même pour “les apparences se dénudaient sans vergogne”, (p. 80) “l'état de délabrement dans lequel s'effritait ma famille” (p.90) etc.

 

Ce dernier exemple est en partie révélateur de la stratégie adoptée. Dans une expression apparemment banale, la substitution du mot attendu (ici se trouvait) par un autre, révèle et réveille l'image presque effacée. D'autres rapides exemples : “La voiture négocia plusieurs venelles grouillantes de badauds”(p. 19) “Les jours de classe se suivaient et se ressemblaient. Ils s'encordaient en une kyrielle de déjà vu inextricable et frustrante”. Il arrive que l'expression nous arrête, nous étonne. Deux citations, parmi bien d'autres possibles : “C'était un grand gaillard aux épaules arquées et aux cris sismiques” (p. 117).

 

Ailleurs, certaines métaphores filées, dont le point de départ est une expression courante, amplifient l'image, la redessinent, la banalité de la comparaison se métamorphosant en exubérance. Ainsi pour le cliché presque figé de “la goutte d'eau dans l'océan” qui, prise d'abord au sens propre, aboutit à une perception onirique et lyrique du réel : “Bien que je ne fusse qu'une goutte d'eau dans l'océan, j'étais persuadé être celle qui ferait déborder la plage pour aller vers les contrées les plus reculées, non dans la foulée d'une tempête, mais juste en goutte d'eau étincelante emportée par le vent ou le cri d'une mouette.” Cette façon de revisiter les images traditionnelles, est constante chez Khadra, y compris lorsqu'il s'agit de comparaisons répertoriées dans le langage de la poésie précieuse. Ainsi dans Cousine K : “Lorsqu'elle se lève au petit matin, c'est à peine si elle laissait, quelque chose au jour.”

 

Même chose quand il s'agit de la comparaison convenue du lever du jour avec une renaissance surchargée de couleurs : “Saigné aux quatre veines, l'horizon accouche à la césarienne d'un jour qui finalement, n'aura pas mérité sa peine” (Morituri première phrase du roman). On note ici, une forme d'animisme qui, fréquent dans l'oeuvre, aboutit à donner vie aux éléments les plus inattendus du récit, détails descriptifs, concepts abstraits, symboles. Quelques exemples, à nouveau empruntés à L'écrivain :

“Je regardais le ciel renoncer à ses étoiles... (p. 11)

Les choses ne s'arrangèrent pas... elles n'y étaient pas obligées (p. 72).

une ombre scélérate obscurcissait l'appartement ( p.84)

Le jour se levait à contrecoeur sur le quartier des pauvres ( p. 85).”

 

Deux remarques :

• la première sous la forme d'une interrogation à laquelle d'autres pourront peut-être donner une réponse. En s'inspirant de la distinction "faits de langue" "faits de style" comment distinguer une influence culturelle (plus que linguistique), d’un parti pris de l'auteur ? “Ici affleure un élément qui renvoie à la culture, la tradition, peut-être celle du conte ou de la poésie arabe.”

 

• la seconde remarque : notre analyse ne prend sens que si l'on considère que se juxtapose à ce foisonnement d'images, à cette sorte de baroque, une expression d'une concision extrême, sans apprêt ni fioritures : “Elle avait beaucoup d'affection, mais l'offre ne pouvait satisfaire le flot diluvien de demandes”. On notera encore, l'emploi de tournures de la langue classique (l'usage du subjonctif imparfait) ou de termes rares, surgis dans un contexte qui ne les annonçait pas (ainsi le terme équanimité à la page 101 de l'autobiographie.)

 

Ce maillage de procédés différents qui font basculer de la langue verte à une préciosité revisitée, de tournures classiques à des audaces surprenantes, voilà qui donne au style de Khadra sa singularité. La narration, chez Khadra, résulte d'un travail (ou d'un jeu?) sur la langue, qui pourrait être l'apanage d'écrivains de la francophonie, qui abordent la citadelle “langue française” de l'extérieur, y pénètrent nourris d'autres références et paraissent vouloir bousculer quelques respectueuses traditions avec une conviction jubilatoire.

 

 

L'arrivée à Blida, extrait de L'écrivain, p.141

 

“Blida, Blida, cria le conducteur” écrivait Alphonse Daudet dans Tartarin de Tarascon.

Et Blida surgit au détour d'un virage. C'était une très belle ville, coquette et parfumée, épanouie au cœur des vergers et de champs étincelants. On l'appelait “la ville des roses” ; elle était plus qu'une corbeille en fleurs. Elle paraissait se dorer au soleil, semblable à une sultane languissante dont la robe verdoyante recouvrait de féerie les plaines de la Mitidja. Derrière elle, eunuque obséquieux et attentif, le mont Chréa recueillait ses soupirs, la tête dans les nuages. Le tableau qu'ils nous offraient à eux deux, était si fascinant que nous ne percevions plus le halètement de la locomotive. Le train semblait observer le silence comme s'il foulait la fraîcheur d'un sanctuaire sacré. Dans les réverbérations de l'été, on se serait cru quelque part au paradis. La face collée à la vitre, je contemplais les splendeurs qui se ramifiaient à perte de vue, enguirlandées de fermes radieuses, de chapelets de cyprès et de flammèches étoilées. "

 

 

Bibliographie

 

Les romans de Yasmina Khadra sont aujourd'hui traduits dans 32 pays :

Algérie (en arabe pour le Maghreb), Allemagne, Autriche, Brésil, Bulgarie, Corée, Croatie, Danemark, Etats-Unis, Finlande, Grande-Bretagne, Grèce, Espagne (castillan et catalan), Hollande, Inde, Indonésie, Italie, Israël, Japon, Liban (en arabe pour le Proche et Moyen-Orient), Lituanie, Norvège, Pologne, Portugal, Roumanie, Russie, Slovénie, Suède, Suisse, Tchéquie, Turquie, Vietnam.

 

Le prix Nobel de littérature 2003, le Sud-Africain J.M Coetzee, considère Yasmina Khadra comme un des écrivains majeurs d'aujourd'hui.

 

Les Sirènes de Bagdad / 2006 - Julliard

L'attentat / 2005 - Julliard

La part du mort / 2004 - Julliard

Cousine K. /2003 - Julliard

Les hirondelles de Kaboul / 2002 - Julliard (Pocket 2004)

L'imposture des mots / 2002 - Julliard (Pocket 2004)

L'écrivain / 2001 - Julliard (Pocket 2003)

A quoi rêvent les loups / 1999 - Julliard (Pocket 2000)

Les agneaux du Seigneur / 1998 - Julliard (Pocket 1999)

Double Blanc / 1998 - Baleine Paris

L'automne des chimères / 1998 - Baleine Paris

Morituri / 1997 - Baleine Paris

La Foire des Enfoirés / 1993 - Laphomic Alger

Le dingue au bistouri / 1990 - Laphomic Alger (Flammarion 1999 J'ai lu 2001)

Le privilège du phénix /1989 - ENAL Alger

De l'autre côté de la ville / 1988 - L'Harmattan Paris

El Kahira / 1986 - ENAL Alger

La fille du pont / 1985 - ENAL Alger

Houria / 1984 - Editions ENAL Alger

Amen / 1984 - à compte d'auteur Paris