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Joyce Carol Oates Poétesse et
écrivain américaine C'est à l'ouest du lac Erié que naît Joyce Carol Oates le 16
juin 1938. Son enfance est placée sous l'étoile de la solitude : un père
travailleur, souvent absent et une soeur autiste l'incitent à grandir vite.
Elle déménage pour Détroit dans les années 1960, où elle découvre la réalité
de la violence à travers les conflits sociaux et raciaux. Devenue professeur
de littérature à l'université de Princeton, elle poursuit la plus prolifique
des carrières littéraires (une trentaine de romans mais aussi des essais, des
nouvelles, des pièces de théâtre, de la poésie). Son roman Blonde,
publié pratiquement dans le monde entier (et en France en 2000), lui a valu
les éloges unanimes de la critique internationale. Mais d'autres titres
avaient déjà fait sa célébrité, dont La Légende de Bloodsmoor,
Eux,
Confessions
d'un gang de filles ou encore Corky. Oates a
aussi écrit plusieurs romans policiers sous le pseudonyme de Rosamond Smith ainsi que sous le nom de Lauren Kelly. Elle est mariée, continue d'enseigner à
Princeton où elle vit avec son époux qui dirige une revue littéraire, la Ontario Review.
Joyce Carol Oates publie en 2007 Mère disparue,
roman inspiré de la perte de sa propre mère. Bibliographie – Ouvrages parus en français
• Des
Gens chics - Stock 1970 • Corps
- Pauvert 1973 • Haute
enfance - Stock 1979 • Mariages
et infidélités - Stock 1980 • Bellfleur -
Stock 1981 • Eux
- Stock 1985 • La
Légende de Bloodsmoor - Stock 1985 • L'Homme
que les femmes adoraient - Stock 1986 • Les
Mystères de Winterthurn - Stock 1987 • De
la boxe - Stock 1988 • Marya - Stock 1988 • Aile
de corbeau - Stock 1989 • Souvenez-vous
de ces années-là - Stock 1991 • Cette
saveur amère de l'amour - Stock 1992 • Reflets
en eau trouble - Ecriture 1993 • Un
amour noir - Editions Du Felin 1993 • Le
Rendez-vous - Stock 1993 • Au
commencement était la vie - Editions Du Felin
1994 • Le
Goût de l'Amérique - Stock 1994 • Confessions
d'un gang de filles - Stock 1995 • En
cas de meurtre - Actes Sud 1996 • Corky - Stock
1996 • Solstice - Stock
1997 • Zombi - Stock
1997 • Man
crazy - Stock 1999 • Premier
amour - Actes Sud 1999 • Nous
étions les Mulvaney - Stock 1999 • Blonde
- Stock 2000 • Mon
cœur mis à nu - Stock 2001 • Reflets
en eau trouble - Actes Sud 2001 • Je
me tiens devant toi nue - Miss golden dreams
- Editions Du Laquet 2001 • Nulle
et Grande Gueule - Gallimard Jeunesse 2002 • Johnny
Blues - Stock, 2002 • Délicieuses
pourritures - 2003 • Infidèles
/ Histoires de transgressions - Stock 2003 • Le
Ravin - Editions de l'Archipel 2003 • J'ai
refermé ma porte - Philippe Rey 2004 • Hudson
River - Stock 2004 • Je
vous emmène - Stock 2004 • La
Foi d'un écrivain - Philippe Rey 2004 • Zarbie les yeux verts - Gallimard
Jeunesse 2005 • Les
Chutes - Philippe Rey 2005 - Prix Femina étranger • Hantises
- Stock 2005 • Viol,
une histoire d'amour - Philippe Rey 2006 • La
fille tatouée - Stock 2006 Présentation
d’ouvrages
Confessions d’un gang de fillesUn quartier populaire d'une petite ville ouvrière de l'Etat de
New York, dans les années 1950. Cinq lycéennes, pour survivre et se venger de
toutes les humiliations qu'elles ont subies, concluent un pacte à la vie, à
la mort … Mère disparue31 ans, célibataire, journaliste, très indépendante et un peu en
marge, Nikki Eaton n'a
jamais prétendu ni voulu vivre en fille modèle. Sa mère l'agacerait plutôt,
avec sa vie trop lisse, son caractère trop confiant, et sa réprobation… Les FemellesElles ont six, onze, vingt ou trente-cinq ans. Elles sont
vierges effarouchées, prostituées enfants, bourgeoises en mal de sexe ou
infirmière dévouée... Elles ressemblent à tout le monde… Viol, une histoire d’amourC'est sûr, elle l'a cherché. Elle a dû leur sourire, leur faire
un signe, les aguicher. Et d'abord, que faisait-elle en pleine nuit dans le
parc de Rocky Point ? En rentrant du feu d'artifice
du 4 juillet, Tina Maguire a été violée, frappée… HantisesLes monstres et les spectres qui hantent les 16 nouvelles de ce
recueil sont d'autant plus effrayants que ce sont des créatures du quotidien
- époux, pères mères et enfants. Des êtres qui habitent un monde apparemment
innocent et familier… SexyDarren est un lycéen de 16 ans, timide et plein de doutes mais
très séduisant, meilleur espoir de l'équipe de natation. Sa beauté lumineuse
lui attire même les faveurs de son professeur d'anglais, M. Tracy, qui le surnote… Je vous emmène“En ce début des années soixante, nous n'étions pas encore des
femmes mais des jeunes filles. Fait qui, sans ironie aucune, était considéré
comme un avantage.” Ainsi commence cette chronique de la vie d'un campus
américain… Vous ne me connaissez pasKidnappeurs, assassins, violeurs, terroristes ou parents
abusifs, on les rencontre souvent sans s'en méfier chez Oates, pas plus que
ne s'en méfient leurs victimes, tant ils paraissent inoffensifs à première
vue. Les ChutesAu matin de sa nuit de noces, Ariah Littrell ne trouve pas son époux. Il s'est suicidé en se
jetant dans les Chutes du Niagara. Surnommée la "veuve blanche des
chutes", la jeune mariée se considère désormais comme vouée au malheur.
Et pourtant… Hudson RiverA Salthill-sur-Hudson, on roule en
limousine et on cultive les orchidées. On est beau, on est riche et on vit
hors du temps dans un enclos idyllique. Personne ne pouvait imaginer que la
mort accidentelle d'Adam Berendt, le sculpteur tant
aimé ait tant de répercussions… La Fille tatouéeJoshua Seigl, la quarantaine, écrivain
estimé, riche et séduisant, est maître de son destin. Jusqu'au jour où une
mystérieuse maladie l'oblige à engager une personne pour l'assister au
quotidien. Zarbie les yeux vertsFrancesca est surnommée Franky mais
aussi Zarbie les yeux verts, lorsque l'adolescente
rebelle pointe sous la carapace. Elle habite à Seattle avec sa sœur Samantha
et leur demi-frère Todd… Délicieuses pourrituresDans la deuxième moitié des années 1970, une brillante étudiante
en littérature cherche le moyen de se faire aimer de son professeur favori.
Celui-ci vient de créer un atelier de poésie, mais l'essentiel des écrits
qu'il reçoit ne l'enthousiasment pas… BlondeDes cheveux blonds, de grands yeux bleus, une petite bouche
colorée, un corps sublime... un mythe est né ! Mais qui est vraiment Norma Jeane Baker, alias Marilyn Monroe ? Tour à tour actrice
de talent et jeune femme apeurée, femme fatale… Interview
Joyce Carol Oates par Catherine Argand - Magazine Lire, novembre 2000
(sortie du livre
sur Marilyn Monroe Blonde)
Il a suffi d'une photo de Marilyn à dix-sept ans pour que la
romancière américaine soit touchée au cœur. Cette brunette sans famille, qui
avait une si forte envie de s'en sortir, ressemblait tellement à sa propre
mère... L'imaginaire relayant l'empathie, un livre de mille pages allait
naître. Il était une fois au fond d'un sous-bois américain une longue
femme fluette comme un elfe et pâle comme un fantôme qui décida de se mettre
dans la peau de Marilyn Monroe, de raconter l'histoire d'une incroyable
petite fille nommée Norma Jean née en 1926 de père inconnu et de mère malade
mentale, envoyée à l'orphelinat, placée dans des familles, mariée à dix-sept
ans et qui devint, à force de volonté, une actrice platine et torride sous
les sunlights d'Hollywood. Le roman s'appelle Blonde, approche des 1 000 pages
et se présente comme un récit touffu, haletant, dantesque parfois. L'auteur
de cette «tragédie américaine» s'appelle Joyce Carol Oates. «Quand on est
américain, on est optimiste ou on est foutu», fait-elle dire à l'un de ses
personnages. C'est donc avec allant qu'elle publie son trente-troisième roman
dans le style clair, immédiat et à vif qu'on lui connaît. La rencontrer relève de l'épopée. Après des années de grande
sauvagerie, elle consent aujourd'hui à recevoir des journalistes. Mais il ne
faut pas que l'entretien excède une heure et, n'était elle, elle passerait
l'heure à raconter le livre ou à vous demander si vous avez vous aussi un
chat (elle en a quatre) et ceci et cela de sa voix ténue et douce. Cette créature
au regard lunaire, à la peau luminescente, vêtue ce jour-là d'un tee-shirt,
d'un bermuda, de chaussettes et baskets (elle aime courir, marcher et faire
du vélo), ne souhaite guère dévoiler son intimité d'écrivain, son cortex, sa
petite fabrique de littérature. Encore moins son intimité d'enfant rêveuse
née dans un milieu modeste à la campagne et consacrée à l'écriture comme
d'autres le sont à Dieu. Non qu'elle soit coquette ou capricieuse. Au
contraire, l'attention, l'affabilité de cet écrivain dont les livres
racontent une Amérique malade de superstition, de refoulement, obsédée par le
sang, l'obligation de se battre pour exister, laisse pantois. Simplement elle
aime les secrets. Alors, c'est avec grâce et précision qu'elle répond aux
questions, se laissant à l'occasion le loisir de faire preuve de réserve... L'entretien se déroule au milieu des arbres à peine empourprés
d'automne, dans la maison en verre et très sobrement meublée (les signes
extérieurs de richesse ne l'intéressent pas) où elle habite avec son époux.
Nous sommes à deux heures en voiture de New York. A quelques miles du campus
de Princeton où elle dispense deux fois par semaine des cours de creative writing. Et à quelques
mètres des biches gracieuses et bondissantes qui peuplent le sous-bois. Dans
un silence absolu et souriant, Joyce Carol Oates vous regarde arriver puis
repartir et l'on songe à ce propos de l'écrivain Henry James: «Nous
travaillons dans le noir. Nous faisons ce que nous pouvons. Nous donnons ce
que nous avons. Notre doute est notre passion et notre passion notre tâche.
Le reste est la folie de l'art.» Pourquoi avez-vous décidé d'écrire un livre sur Marilyn Monroe? Vous n'êtes pas une midinette... J.C.O. Je n'ai pas décidé de faire un livre sur Marilyn Monroe. C'est
en découvrant une photo de Norma Jeane [graphie
adoptée par l'auteur] prise en 1944 quand elle avait dix-sept ans que j'ai eu
envie d'écrire sur cette jeune fille ordinaire, quelconque, une Américaine
typique avec ses cheveux foncés et son visage rond, qui ne ressemblait en
rien à Marilyn Monroe. Vous voulez que je vous montre la photo? (Elle va la
chercher.) C'est grâce et à cause d'Hollywood qu'elle s'est métamorphosée,
qu'elle est devenue un miracle. Ce qui compte pour moi, c'est la vie privée
de Norma Jeane, comment cette vie privée s'est
transformée en produit. Tout de même, qu'est-ce qui vous fascine chez elle? Qu'elle soit un mythe ou qu'elle soit une victime? J.C.O. Je suis fascinée par les origines des gens célèbres, par
les origines d'une façon générale. J'écris toujours sur l'être humain. Norma Jeane me rappelle certaines de mes camarades de lycée qui
n'allaient pas à l'université et se mariaient très jeunes. Dont la vie d'une
certaine façon était finie à vingt ans. J'ai grandi dans un monde semblable
au sien, un monde modeste marqué par la grande dépression de 1929. En plus, vous êtes du signe des Gémeaux, comme elle... J.C.O. Oui, et c'est le premier titre que je voulais donner au
roman, Gémeaux. Marilyn avait une relation de jumelle à sa mère. Mais
l'éditeur a refusé. C'est donc Blonde. Je suis plus jeune qu'elle
et ma mère a dix ans de plus qu'elle. Comme Norma Jeane, ma mère est avide de lectures et de connaissances;
comme elle, elle n'a pas eu la chance de faire des études. Toutes les deux
ont été placées dans des familles. Ma mère parce que son père était mort et
qu'elle était la dernière de neuf enfants, Norma Jeane
parce qu'elle n'avait pas de père et que sa mère était malade. Vous aussi êtes
proche de votre mère? J.C.O. Ma famille compte beaucoup pour moi. Ma mère est âgée
maintenant... Une femme en quête de son père, terrifiée à l'idée de devenir folle comme sa mère et acharnée au travail: voilà la Marilyn qui émerge de votre roman... J.C.O. Norma Jeane travaillait
énormément, de façon obsessionnelle. Quand j'ai commencé mes recherches, j'ai
revu, par ordre chronologique, tous les films dans lesquels elle a joué:
Quand la ville dort, Les hommes préfèrent les blondes, Sept ans de réflexion,
Bus Stop, Les Misfits... C'était une véritable
artiste qui de film en film améliorait son jeu, sa présence. C'est, pour moi,
un aspect fondamental du livre, montrer comment cette femme a vraiment
travaillé pour être actrice alors que jamais personne n'a reconnu son intelligence,
sa sensibilité, sa capacité d'imagination. J'ai voulu montrer ce versant de
sa personnalité, l'indéniable talent qu'elle avait en dépit de sa timidité et
de son manque d'assurance. Le monde l'a mal comprise ou pas comprise du tout.
Elle n'était qu'un sex-symbol. La sortie de votre roman aux Etats-Unis a suscité des critiques élogieuses et d'autres acerbes. On ne touche pas impunément au mythe, visiblement... J.C.O. J'ai reçu énormément de lettres
émanant d'actrices, ou de femmes qui se sentent exploitées, ou d'hommes
confrontés au problème qui se pose entre vie privée et image publique. Quelle différence faites-vous entre Emma Bovary et Marilyn Monroe, toutes deux ayant connu un destin tragique et n'ayant pu assouvir leurs désirs...? J.C.O. Marilyn Monroe a vraiment existé. En plus, elle a
travaillé toute sa vie pour mener sa carrière. Emma Bovary, elle, est une
bourgeoise désœuvrée. Plus j'y pense et moins je leur trouve de point commun.
Même si elles sont toutes les deux des rêveuses. Je suis très impressionnée
par tout ce que Marilyn a fait. Elle a eu du succès et ce n'était pas facile
à vivre. Elle était belle, élégante, et ce n'était pas facile non plus. Elle
était obsédée par l'idée d'être parfaite et recommençait les scènes dix fois,
vingt fois sur le tournage de ses films. Ce n'était pas la règle alors, la
plupart des actrices se contentaient d'une prise. En ce sens vous lui ressemblez. Vous aussi vous travaillez sans relâche... J.C.O. Oui. Je n'y pensais pas au tout début. J'en ai pris
conscience en regardant ses films, en découvrant la manière dont elle créait
ses personnages: très attentivement, en prenant des notes, exactement comme
un écrivain... Moi aussi je suis perfectionniste. Mais je ne suis pas aussi
névrosée. Moi aussi je fais beaucoup de corrections. Mais ce n'est pas en
public. Contrairement aux comédiens ou aux athlètes qui n'ont qu'une chance,
les écrivains peuvent réviser leur travail et le faire en privé, en secret.
Marilyn Monroe avait peur de jouer au théâtre pour cette raison. Même si tout
le monde lui disait qu'elle était très bonne, elle n'avait pas assez
confiance en elle pour franchir le pas. Si elle était restée à New York
plutôt que de retourner à Hollywood, elle serait toujours en vie. J'aurais
voulu qu'elle reste à New York, qu'elle y devienne une actrice sérieuse... Pourquoi
ne lui avez-vous pas inventé une autre vie ? J.C.O. Ça m'était impossible, ce n'est pas ce qui a eu lieu... Il y a dans Blonde
des scènes éprouvantes, celle de la fellation forcée avec JFK ou encore celle
où une jeune femme dans des toilettes tend à Marilyn un paquet sanguinolent,
les restes du fœtus dont elle vient d'avorter. Comment vous protégez-vous de
la violence que vous écrivez? J.C.O. J'ai connu beaucoup de crises émotionnelles en écrivant
ce livre. Je ne le recommencerai pas. Je suis encore en train de m'en
remettre. Je me suis tellement identifiée à elle, j'ai tellement vu ma mère
en elle... Et puis j'ai souffert de la voir mourir si jeune... Elle cherchait
le bonheur, elle ne l'a pas trouvé. Vous semblez dans vos romans éprouver une très vive compassion à l'égard de ceux qui souffrent... J.C.O. Certainement. Et j'admire profondément les générations
qui m'ont précédée, celle de mes parents, celle de mes grands-parents. C'est
sur ces générations-là, aux Etats-Unis, que j'écris le plus souvent. Vous
devriez ressentir la même chose en Europe à l'égard de tous ceux qui ont
souffert des guerres. Nous, nous ne les avons pas connues. Nous sommes
privilégiés. Votre livre est ourlé de citations empruntées notamment à la poétesse Emily Dickinson ainsi qu'au philosophe Schopenhauer. Est-ce un exercice d'admiration? J.C.O. Les deux sont de magnifiques auteurs même si Schopenhauer
est un affreux misogyne... Certains, aux Etats-Unis, vous considèrent comme un écrivain féministe. Comment appréciez-vous ce qualificatif ? J.C.O. Je ne suis pas une féministe au sens propagandiste du
terme. Pour autant, si le féminisme s'inscrit dans une perspective
démocratique, progressiste, j'en suis, bien sûr. Il est logique qu'à travail
égal la rémunération soit égale entre les hommes et les femmes. Il est
logique aussi que les femmes aient le droit d'étudier. Et que les Noirs
américains aient les mêmes droits que les Blancs, les Caucasiens... Le
féminisme ici défend aussi cette cause même si cela n'a rien à voir avec le
sexe de la personne. Il y a un autre auteur que je cite souvent dans Blonde
et qui me sert à développer un thème: c'est Darwin et sa façon de considérer
qu'un homme doit s'adapter aux changements de la vie ou mourir. Etes-vous
darwinienne ? J.C.O. Heureusement que nous nous sommes battus contre Hitler!
Norma Jeane, elle, doit se battre pour survivre. Le
fait qu'elle soit devenue célèbre, qu'elle se soit sortie de la pauvreté
alors que tout concourait à ce qu'elle soit au nombre des victimes de la
dépression de 1929 - une crise qui mit la moitié de l'Amérique au chômage -
est hallucinant. La probabilité qu'elle s'en tire
était de un pour un million... A l'époque, les jeunes filles de sa condition
étaient forcées de se marier jeunes. Sinon, elles devenaient serveuses ou
prostituées. Cela aurait pu lui arriver car, quand elle était toute jeune,
elle était très sensible aux hommes et très fragile... Elle n'a jamais
abandonné. Même quand elle n'avait pas d'argent. Même quand il fallait
qu'elle soit sexuellement vendue aux producteurs d'Hollywood. Les choses
n'ont pas tellement changé à Hollywood d'ailleurs. Il y a toujours trop de
jeunes filles de la campagne qui débarquent pour tenter leur chance à tout
prix. Donc, Blonde est très moderne, contemporain même dans la mesure où
c'est aussi un roman historique sur les années 50. Ce livre ne ressemble pas aux précédents: d'abord parce que c'est un roman biographique ou une biographie inventive. Ensuite parce que le personnage principal n'est pas un être ordinaire... J.C.O. C'est vrai, j'ai écrit beaucoup de romans sur des hommes
et des femmes représentatifs du monde dans lequel nous vivons, des hommes et
des femmes qui travaillent dans l'éducation, la santé, les affaires ou la
politique. J'ai écrit sur les femmes et les filles, la violence, sur le
racisme aussi. Blonde est le seul livre de son espèce. C'est une tragédie
américaine, une épopée qui faisait d'abord 1 400 pages! Eh bien... J.C.O. Au départ je pensais arrêter mon récit lorsque Norma Jeane aurait vingt ans. Je voulais parler de sa jeunesse
exclusivement. Et j'avais même décidé que le livre ferait 175 pages. Mais sa
vie était tellement dramatique et passionnante que je ne pouvais pas m'arrêter.
Il fallait que j'aille jusqu'à sa mort. Le plus difficile a été de trouver la
structure formelle: j'ai choisi de construire le livre en cinq actes et de
l'écrire sur deux modes: un mode narratif réaliste et, en contrepoint, un
mode surréaliste fait de visions, d'hallucinations. En même temps que Blonde vous publiez en France un polar écrit sous le pseudonyme de Rosamond Smith. Pourquoi avez-vous décidé à quarante ans d'entamer une double vie d'écrivain ? J.C.O. Rosamond Smith n'aurait jamais
écrit Blonde. Ce qu'elle fait, c'est plutôt du cinéma. Des
histoires rapides, de l'action. En fait, je voulais tout recommencer sans
avoir de réputation a priori. Quand j'ai envoyé le premier Rosamond Smith à l'éditeur new-yorkais Simon and Schuster, celui-ci a
accepté le manuscrit sans savoir que c'était moi. C'était très excitant. Mais le secret fut rapidement levé. Vous avez dû être déçue... J.C.O. Oui, très déçue. J'aimerais recommencer, écrire à nouveau
sous un pseudonyme. Justement, j'ai eu aujourd'hui une conversation téléphonique
à ce sujet avec mes éditeurs. Ils ne veulent pas car je vends plus de livres
sous mon vrai nom. Si j'avais l'occasion, je prendrais un nom d'homme.
J'essaierais d'écrire comme un homme. Je ne l'ai jamais fait. Qu'est-ce que ça veut
dire, écrire comme un homme ? J.C.O. Le sujet serait un homme et son point de vue, un point de
vue exclusivement masculin. Les hommes voient les femmes à distance, c'est
très particulier. Que sont devenus les centaines de personnages que vous avez créés ? Habitent-ils toujours en vous ? J.C.O. La plupart d'entre eux sont très vivants dans mon
imagination, comme mes vieux amis qui sont toujours en vie même si je ne les
ai pas vus depuis longtemps. Les autres, je les ai oubliés. Comme souvent les
gens que l'on rencontre dans la vie. Sauf que vos vieux amis sont mortels, contrairement à vos personnages... J.C.O. Oui, c'est vrai. La tachycardie dont vous souffrez explique-t-elle le rythme à la fois très vif et saccadé de votre écriture ? J.C.O. J'ai eu peut-être dix attaques.
Et aucune depuis douze ans. Ça va. Je ne bois ni café ni thé, je cours, mon
cœur bat lentement. Ce que j'ai découvert avec les attaques, c'est la
mortalité. Je ne veux pas gaspiller le temps. Dix fois dans ma vie j'ai frôlé
la mort. Une attaque, c'est avoir très, très froid et s'évanouir. Puis,
pendant deux ou trois jours, on fait une petite dépression. Après, on revient
sur terre. Vous courez avec vos jambes, avec votre plume aussi. Vous écrivez tous les jours et vous publiez plusieurs livres par an. Où allez-vous ainsi, à toute vitesse ? J.C.O. Je n'écris pas en permanence et pas uniquement des
romans. J'écris des choses très différentes : du théâtre, des essais, des
articles... Posons la question
différemment: à quoi vous sert la littérature ? J.C.O. La littérature fait partie de l'expérience humaine. L'art
est une forme de communication entre les êtres, une communication qui passe
ou non par la langue selon que l'on est peintre, sculpteur ou écrivain. Norma
Jeane croyait qu'elle pouvait communiquer en étant
actrice et qu'elle pouvait de cette façon ne plus être seule. Ecrire, n'est-ce
pas une activité très solitaire ? J.C.O. Si je n'avais pas mon mari, mon travail de professeur à
l'université et ma famille, je serais tellement seule... Dangereusement
seule. Il y a tant d'artistes qui deviennent fous ou se suicident à force de
solitude. C'est ce qui est arrivé au peintre Mark Rothko. L'écriture suscite
en moi beaucoup d'émotions: je suis malheureuse ou frustrée ou excitée. Mes
émotions sont très intenses. Alors, je vais marcher tous les jours avec mon
mari. C'est ça mon bonheur, la nature, qui contraste avec mon travail. Avant
ma mort, j'aurai passé beaucoup de temps dans la nature, c'est bien. Dans votre livre, Marilyn est véritablement possédée par les personnages qu'elle interprète. Est-il dangereux pour l'intégrité mentale de créer ? J.C.O. C'est vrai, je m'identifie à mes personnages. Mais je
suis aussi très critique vis-à-vis d'eux et je vois plus loin qu'eux. Quand
je termine un roman, c'est-à-dire que j'écris les deux cents dernières pages,
je recommence le début du livre en même temps. Celui-ci s'ouvre et se ferme
sur la mort de Marilyn. Quelle que soit mon empathie pour les personnages, je
montre aussi leurs limites. Par exemple, dans Blonde, je montre
combien Marilyn était difficile à vivre. Vous le montrez plutôt à la fin. Au début, c'est un ange... J.C.O. C'est quand on devient adulte que la vie se complique.
Les femmes sont censées être gentilles, bonnes. Mais elles ne veulent pas
être exploitées. Norma Jeane a appris à être
difficile. Votre premier livre remonte à 1969. Avez-vous changé? Le monde a-t-il changé depuis ? J.C.O. Je n'aurais jamais écrit Blonde il y a trente ans.
C'était trop ambitieux pour moi à l'époque et puis, mille pages, c'était trop
énorme. J'ai plus de lecteurs aujourd'hui. Le monde n'a pas tellement changé
sinon. Les étudiants avec qui je travaille à Princeton ne sont pas très
différents de mes élèves de 1970. Ils ont les mêmes préoccupations, écrivent
sur les mêmes sujets: le divorce, la famille, l'amour, la perte, la
trahison... La seule différence, c'est qu'ils utilisent l'ordinateur et
l'e-mail. Et vous ? J.C.O. J'écris à la main. Un roman peut-il
aider à vivre ? J.C.O. Oui, absolument. Un artiste touche une personne à la
fois, mais il peut la toucher profondément. Autrefois, les romans et le
théâtre fournissaient des modèles aux gens. Aujourd'hui, c'est plutôt au
cinéma ou à la télévision que les jeunes trouvent leurs modèles. Ce qui n'est
pas toujours bien. Les artistes qui travaillent sérieusement sont ceux qui
poussent les gens à leur extrême. C'est la théorie classique de la tragédie:
rendre les gens plus nobles. Qu'écrivez-vous en
ce moment? J.C.O. Oh, une chose simple. Comme une promenade. Pas de la
course à pied. |