Herbjørg Wassmo

 

Herbjørg Wassmo est née en 1942 dans l’extrême nord de la Norvège.

 

 

Un verre de lait, s'il vous plaît (Editions Gaïa, 2007 - 420 pages - 24 €)

Traduit du norvégien par Luce Hinsch

 

L'histoire se passe de nos jours. Dans un village lituanien, Dorte, 16 ans, vit seule avec sa mère et sa sœur. Depuis la mort du père, leur existence s'est faite rude, presque misérable. Pourtant, Dorte reste pleine de fraîcheur et d'espoir et de naïveté aussi. Lorsqu'on lui propose d'aller travailler comme serveuse en Suède, elle part. Elle est livrée aux mains d’un réseau mafieux et prise dans un carcan de sévices, de séquestrations et de peur. La prostitution forcée l'entraîne dans une chute qui paraît sans issue, au cœur des grandes villes scandinaves.

Oui, une histoire qui se passe de nos jours. L'écriture “coup de poing”" de Herbjørg Wassmo, toujours rageuse, brûlante, vient rendre ici une description poignante de l'univers de la traite des Blanches. Sur cette réalité trop proche que nous préférerions ne pas voir, l'auteur jette une lumière crue. Le tableau, violent par la cohérence même et la finesse des détails, est aussi un portrait sensible du personnage principal. Nous l'accompagnons dans sa solitude, jusque dans sa fuite à l'intérieur d'elle-même.

 

 

Article de Libération  - Jeudi 27 septembre 2007, rubrique Littérature

La petite Dorte par Claire Devarrieux

Un verre de lait. La petite Dorte commande toujours un verre de lait, à condition, bien sûr, qu'elle soit en situation d'exprimer un désir. C'est ce que lui sert le fils de la boulangère, son fiancé bientôt parti. C'est ce que lui offre l'homme par qui le malheur arrive, celui qui fait miroiter un travail à l'étranger, lorsque la famille est dans un état de dénuement irrémédiable. Il l'emmène loin de chez elle pour finalement la livrer à la terreur, au chien, aux viols, au sang et aux larmes. Blancheur du lait, boisson d'innocence. “Un verre de lait, s'il vous plaît” est un roman sur le massacre d'une innocente, ou du moins une tentative de massacre. L'auteur, connue pour sa trilogie le “Livre de Dina” et d'autres amples récits, s'attaque à l'esclavage sexuel. Des types dont c'est le métier vont chercher des filles, ici en Lituanie, les font passer en Norvège, les séquestrent. Elles s'enfuient, ils les retrouvent.

Dorte a 15 ans, puis 16. Elle laisse derrière elle sa mère, veuve déclassée vouée aux prières, et sa soeur. Le souvenir de son père l'accompagne, mais s'entretenir avec un mort, fût-il un sage, ne protège pas vraiment de la réalité. Choisir Anna Karénine comme pseudonyme est une parade, mais ne fait pas non plus une identité au moment de retirer du courrier porte restante.

Dorte est enfermée dans un appartement, où elle reçoit ses clients. Le souteneur est un individu très doux, qui l'a arrachée à des griffes plus cruelles. Même lorsqu'elle retrouve un semblant de liberté, elle ne peut sortir de la prostitution. Le livre s'installe dans cet isolement, et dans cette fatalité. Autour de Dorte, toutes les portes, virtuelles ou non, tous les murs, transparents ou solides, sont infranchissables. Cela n'empêche pas les contacts humains, ni l'existence d'un monde intérieur. Bien au contraire. Le personnage de Dorte est la boussole du roman. Herbjørg Wassmo a décidé de se fier à elle, lui attribuant une délicatesse telle, que le misérabilisme est tenu à distance. Le thème est en soi si révoltant que l'auteur ne pouvait pas envisager une victoire définitive de l'abomination sur son roman, dont c'est pourtant le sujet explicite.

 

 

Extraits du roman

Là où vit Dorte :

“ La voix pleine de mépris, Véra qualifiait l’endroit qu’elles habitaient de hameau de bord de route. En son centre se trouvait une église catholique romaine qui n’était pas du goût de sa mère : elle-même faisait partie de l’Eglise orthodoxe russe. Une école, deux bars et un salon de coiffure. Une agence de pompes funèbres avec des fenêtres grillagées, à croire que le propriétaire soupçonnait les gens de couloir voler ses cadavres. Un boulanger qui, dans sa vieille guimbarde, livrait sa marchandise aux boutiques des villages alentour. Une station d’essence entourée de ferraille, un kiosque qui vendait aussi de la vodka et un soi-disant supermarché où Véra parfois trouvait du travail. Quand ils étaient arrivés en camion avec leur déménagement brinquebalant, ils n’y connaissaient personne, sauf l’oncle Jeff. (….)

Certains soirs, le bar était plein. La jeunesse et les hommes s’y rassemblaient. La plupart des jeunes n’avaient pas trouvé de travail au sortir de l’école. Il était rare qu’ils aient de la famille en ville chez qui habiter durant une période d’apprentissage. Alors ils restaient chez eux et prenaient les petits boulots qui se présentaient. (….)”

 

La fausse promesse :

“Deux ou trois mille dollars par mois ? répéta Dorte. Pourquoi des dollars ? On utilise les dollars en Suède ?

- Le dollar est international ! Tu te rends compte de la somme que ça représente ? dit Nadia.

- Non

- C’est énorme ! Ici, il faut 3 ou 4 ans de travail pour en gagner autant. Tu seras riche au bout de 3 mois et tu pourras revenir et acheter une maison à ta mère. On part demain. Emporte seulement le strict nécessaire avec toi. On te donnera le reste à l’arrivée, des vêtements de travail et tout !”

 

Sur la route :

“Son inquiétude grandissait, non à pas cause de ce qu’ils disaient, mais de la façon dont ils se regardaient durant cet échange. Quelques brefs coups d’œil perçus dans le rétroviseur lui avaient suffi. L’angoisse envahissait son cerveau. Ils se conduisaient comme si elle avait été absente, ou pire, comme s’ils étaient indifférents à sa présence. Comme si elle n‘était rien, sourde et aveugle. Elle se mit à transpirer. Il faisait une chaleur étouffante dans la voiture. Elles gardaient les dents serrées pour ne pas qu’elles claquent. Le paysage défilait, provoquant une continuelle nausée et les têtes des deux passagers à l’avant n’arrangeaient pas les choses. Le visage de Liudvikas, qu’elle voyait par instants de profil, était comme découpé dans du carton noir collé directement sur le bleu du ciel. La nuque de Makar portait un tatouage. Une ancre, un cœur et quelque chose d’informe. (…) C’est seulement parce que tu n’as jamais voyagé, se forçait-elle à penser.”

 

Chez les mafieux :

Dorte prit son verre et, hésitante, se dirigea vers l’évier pour le remplir. Tout le monde la suivait des yeux, sauf l’homme au chien. Il la transperçait du regard. Un regard insoutenable. Ses pupilles étaient comme des aiguilles. Elle leur tourna le dos et ouvrit le robinet jusqu’à ce que l’eau coulât froide dans le verre, le laissant déborder. Ses mains tremblaient comme des chiffons dans le vent. C’est alors qu’elle prit conscience de la peur qui l’avait saisie – peur, elle ne savait pas de quoi, et elle se sentit paralysée. Mais elle saisit son verre à deux mains et but avec avidité, tournant le dos à leurs regards.”

 

 

Bibliographie

 

Le livre de Dina - 1994

Tome1 - Les limons vides

Tome 2 - Les vivants aussi

Tome 3 - Mon bien-aimé est à moi

 

Voyages - 1995

 

Fils de la providence - 1997 (tomes 1 et 2)

 

La trilogie de Tora

La véranda aveugle - 1987

La chambre silencieuse – 1996

Ciel cruel - 1997

 

Un long chemin - 1998

 

L’héritage de Karma - 2000

Tome 1 - Mon péché n’appartient qu’à moi

Tome 2 - Le pire des silences

Tome 3 - Les femmes si belles

 

La septième rencontre - 2001

 

La fugitive - 2004

 

Un verre de lait, s’il vous plaît – 2007